Et si Houellebecq avait raison ? 

  

Article par La Mangouste Agora Vox 

 

 

« Naturellement, la sagesse était du côté des défaitistes, et nous ne répétions que trop : ‘’Encore un instant de bonheur, c’est toujours bon à prendre…. » 

  

En publiant Soumission, roman de politique fiction, Houellebecq fait fort. Une habitude chez lui. Tendant à notre société un miroir dans lequel celle-ci aura du mal à se trouver la plus belle, il glisse à nouveau un doigt malicieux dans nos plaies. Et ça fait mal. Pour les rares lecteurs qui ne la connaîtraient pas encore, rappelons ici l’intrigue en quelques lignes. 

  

Nous sommes en 2022, l’élection présidentielle est remportée par Ben Abbes, le candidat de La Fraternité musulmane soutenu par l’UMP et le PS. Marine Le Pen est défaite. Le vainqueur, sorte d’Octave-Auguste musulman, choisit Bayrou comme Premier ministre fantoche - dans la grande tradition de la Ve République. Ambitieux et charismatique, il se lance dans une politique internationale de haut vol, visant la reconstitution d’un Empire romain gonflé à l’hélium, s’étendant du Nord de la Finlande au Sud du Maroc, avec la France comme Etat-pivot. Excusez du peu. Dans le même temps se déroule une islamisation du pays : les université se mettent à l’heure musulmane, la polygamie est légalisée, les femmes sortent de l’espace public et professionnel. Le tout se fait sans heurts. Naturellement. Le héros du livre, professeur d’université spécialiste d’Huysmans, solitaire, désabusé, se nourrissant de plats réchauffés au micro-ondes, athée par défaut, se laissera finalement convaincre, pour retrouver sa place d’enseignant, de se convertir à l’islam. 

  

Bon, en abordant un thème aussi délicat, Houellebecq s’est très consciemment lancé dans une entreprise casse-gueule. Il méritait donc d’être exécuté pour avoir ainsi joué avec les tabous de l’époque. Cela n’a pas manqué. Ainsi, Sylvain Bourmeau, en amoureux déçu, peine à garder son calme et parle de « suicide littéraire français », « d’abjection politique ». Joffrin, sans surprise, inscrit l’auteur dans une longue lignée de réactionnaires allant de Burke à Finkielkraut. Il prétend que Houellebecq, par l’islamophobie qui imprègne son livre selon lui, a « chauffé la place de Marine Le Pen au café de Flore ». Bref, il n’a pas aimé. Pour Ali Baddou, c’est pire, ce brûlot islamophobe supposé fout carrément la gerbe. 

  

Arrivé à ce point de l’article, même l’esprit le plus fatigué a compris le reproche fait à l’auteur des Particules élémentaires  : il aurait sombré dans l’islamophobie, rejoignant le sombre troupeau des xénophobes et des racistes - puisque, dixit Bourmeau, le rejet de l’islam serait une forme de racisme. 

  

Le contresens est monumental. A vrai dire, seuls des esprits superficiels, enferrés dans leurs réflexes pavloviens, pouvaient passer à ce point à côté du message de Soumission et y voir une charge islamophobe. Ce faisant, les mâtins de Panurge du politiquement correct ont démontré, une fois de plus, l’opacité des oeillères qui leur obscurcissent l’esprit. 

  

En réalité, Houellebecq creuse dans ce roman le sillon entamé avec Extension du domaine de la lutte : la critique de la société occidentale. Il le fait à travers une sorte de neurasthénique, un de plus - qui s’appelle François, cette fois -, miroir d’un monde fatigué. François est un type sans avenir, sans relations, totalement désabusé. Un solitaire qui se nourrit essentiellement de plats préparés, arrosés de beaucoup d’alcool, et qui, à l’occasion, se vide les couilles dans des putes de luxe. Comme ça. Pour l’hygiène. Sans y trouver aucun plaisir. 

  

Ce livre est donc du Houellebecq pur jus. Une charge à la fois flegmatique et terriblement dure contre notre civilisation. Avec Soumission, l’auteur rédige l’acte de décès de la philosophie des Lumières et du monde qu’elle a créé, qui n’ont « plus de sens pour personne, ou presque[6] ». En tous cas c’est son objectif. Il constate notamment la faiblesse de l’athéisme à travers sa propre expérience, et donne raison au recteur fictif de sa Sorbonne islamisée, ancien catholique converti à l’islam. En revanche, pas de Suicide français chez lui : si la société française est telle quelle condamnée, si le catholicisme, qui l’a déjà vitalisée une fois, lui paraît incapable de recommencer, un autre départ semble possible à l’écrivain. Sur d’autres bases. Il va jusqu’à imaginer que la France, forte de sa démographie, regagnera une partie de son lustre. Finalement, c’est là presqu’une forme d’optimiste de la part de l’auteur, qui semble décrire une sortie possible de l’acédie dans laquelle nous sommes selon lui plongés. Bref, il n'annonce pas la fin du monde. Il annonce la fin de notre monde. 

 


 

Que penser de cette thèse ? 

  

Beaucoup de bien, à mon avis. Comme Houellebecq, je pense que notre problème n’est ni économique, ni politique. Il est moral. Et mystique. Par renoncements successifs, nous avons abandonné toute idée de transcendance et, rattrapés par la réalité de ce qu’est l’homme, tout espoir de paradis sur terre. Revenus de tout, riant de tout, ne croyant plus en aucun absolu, même au Progrès, nous sommes devenus des fruits secs, ultimes avortons de l’esprit des Lumières. Désenchantés, nous souffrons d’une terrible gueule de bois. Alors, pour tuer le temps, on danse, on se passionne pour le foot ou la lecture, on se rend aux concerts, on sillonne les festivals ; certains s’investissent encore dans le travail ; peu dans la politique, ce champ de ruines. 

  

Tout ça remplit difficilement une vie. Beaucoup le ressentent. Certains en souffrent. Houellebecq est de ceux-là. Lui qui porte les manquements de l’époque comme des stigmates, promène son corps cabossé de plateau en plateau, clochard génial qu’un regard empreint d’une gentillesse profonde protège, en désarmant l’agressivité de ses interlocuteurs les plus remontés. Jusqu’ici en tous cas. 

  

Cela pourrait changer, l’époque étant à la crispation. 

  

En effet, ayant, pour beaucoup, perdu toute certitude quant au bien et au mal, voire tout intérêt pour l’un et l’autre ; ne sachant plus trop qui nous sommes ; nous voyons, inquiets, débarquer chez nous des populations qui n’ont pas ce genre de problème. Et nous avons peur. Peur de perdre les lambeaux d’identité qui nous reste : quelques traditions, l’hédonisme, une certaine idée de la liberté aussi... C’est peu ; peu et beaucoup à la fois. 

  

Aujourd’hui, pleins de culpabilité et réveillés par la brutalité des djihadistes, nous jetons à la maigre partie de l’héritage que nous n’avons pas brûlée le regard attendri que Simone Weil porta un jour sur la France, qu’une défaite humiliante avait précipitée dans le ruisseau. 

  

Alors, dans un sursaut, et après avoir tant traîné, nous demandons aux musulmans de s’intégrer. De s’assimiler, même. Mais à quoi ? A la laïcité devenue athéisme ? A la liberté devenue anomie ? A un certain art de vivre devenu festivisme généralisé ? A une grande culture qui n’existe plus ? A la liberté de blasphème, peut-être ?  

  

Pourquoi pas ? On peut toujours essayer. Je pense cependant qu’ils ont mieux en magasin. Ils ont des certitudes. Et l’espoir. 

  

Non, la vérité, et c’est sans doute la plus belle intuition de Houellebecq, c’est que personne ne se battra sérieusement pour sauver ce que nous sommes devenus. Nous sommes des peuples fatigués. Quittant ce qu’est devenu notre société, nous n’aurons comme François rien à regretter. Muray à eu tort : nous perdrons. 

  

Nous perdrons parce que nous sommes les plus morts.