Le prestige des auteurs semble surfait et n’être que l’émanation d’un fantasme utopique, d’une chimère extravagante, d’une divagation romantique des aventurières de l’amour. Alors, il fallait bien remettre les pieds sur terre et le charme se rompait bientôt. C’était le début de la fin. L’écriture est un art laborieux et le mythe de l’auteur assis devant sa table et noircissant à toute vitesse des centaines de pages à l’aide de sa plume Sergent Major enfichée sur un porte-plume en ivoire trempé dans l’encre violette, grattant le papier avec ferveur et facilité, le couvrant d’un jet continu d’idées lumineuses et inédites, n’est qu’une fiction, une image d’Epinal, un cliché bien éloigné d’une réalité infiniment moins glorieuse. L’écrivain, lorsqu’il n’est pas pris d’une angoisse terrible devant une page demeurant désespérément blanche, biffe, gratte, rature, raye, supprime, rectifie, retouche, élague, taille, émonde les mots, torturant les phrases, les triturant, les broyant, les amputant, martyrisant, tenaillant, écartelant, déchirant, lacérant, déchiquetant avec maladresse, gaucherie et lourdeur ces tirades que le lecteur lira plus tard avec émerveillement, admirant le style léger et aérien, sans imaginer un seul instant la somme de compromis félons, de concessions douloureuses, de recours aux dictionnaires et aux conjugueurs, de feuilles jetées à la corbeille, de temps perdu, la tête vide, le cerveau embué, les méninges stériles, à attendre en vain, un doigt dans le nez, que vienne une inspiration bien peu encline à répondre à l’attente du besogneux auteur en mal d’écrire. Alors on peut mesurer le courage et l’abnégation nécessaires pour demeurer longtemps auprès d’un écrivain en quête d’une reconnaissance qui tarde à venir, loin des honneurs, des prix littéraires et des cocktails mondains. 

  

Philippe Demoule