Alain Bourbonnais 

 


 

Le terme "Art hors-les-normes" a été suggéré en 1972 à Alain Bourbonnais par Jean Dubuffet qui avait fait du terme "art brut" une marque déposée et surveillait jalousement son utilisation, créant encore plus de confusion. Il en résultera ce paradoxe que les œuvres des mêmes créateurs seront qualifiées tantôt d'art brut, tantôt d'art hors-les-normes, selon les collections présentées, celle de Dubuffet ou celle de Bourbonnais. 

 

 

Brut, singulier ou outsider ? 

  

Deux expositions, en France et en Angleterre, vont bouleverser la carte de l'art brut dans les années de l'après mai 68. La première, au musée d'Art moderne de la ville de Paris, en 1978, est une manifestation collective qui marquera toute une génération. Intitulée "Les singuliers de l'art", elle présente des centaines d’œuvres de 54 autodidactes, la plupart non répertoriés dans l'art brut, et pour la première fois, par la photographie, la vidéo ou des installations, 13 environnements d'architecture spontanée, dont le Palais idéal du facteur Cheval. Le prêteur principal est l'architecte et collectionneur Alain Bourbonnais. Visitée par 10 fois plus de visiteurs que "L'art brut" en 1967, cette exposition va lancer en France le concept d'art singulier, variante vulgarisée de la notion d'art brut. 

L'année suivante s'ouvre à Londres l'exposition "Outsiders", première manifestation internationale regroupant autour de l'art brut, de la collection Prinzhorn à celle de Bourbonnais, une douzaine de classiques reconnus, autant de "singuliers" venus de France, sept artistes de Gugging, un hôpital psychiatrique autrichien, et 3 cas d'art brut américains incontestables : Darger, Yoakum et Ramirez. 

On ne parlera jamais d'art brut dans les pays anglo-saxons mais d'art outsider, concept à la fois plus souple et plus flou, qui tentera de revenir en France vingt ans plus tard. 

Poupée proliférante, Reinaldo Eckenberger 

 

 

Art brut, art hors-les-normes, art outsider, art singulier ? 

  

 

 

Pourquoi est-ce si difficile de s'y retrouver ? 

  

En octobre 1947, Jean Dubuffet nous offre la définition suivante : 

  

"L'art brut c'est l'art brut et tout le monde a très bien compris." 

  

De la part de l'homme qui a inventé le terme "art brut", on aurait pu attendre une définition pour le moins plus éclairante, moins absconse ... 

  

Cet art est difficile à cerner car il n'est ni un mouvement ni un style identifiable. Il relève d'une démarche créative individuelle, personnelle, ignorant tout pré-requis. Pas de règles, pas de référence culturelle. 

  

De 1948 à 1963, les définitions se succèderont, s'affineront, plus dans le but d'évincer des prétendants que pour en intégrer. Si on ne sait pas trop ce qu'est l'art brut, on sait par contre beaucoup mieux ce qu'il n'est pas. 

  

L'art brut n'est pas l'art des fous. S'il est vrai que cet art trouve ses racines dans un environnement asilaire à l'initiative de Dubuffet, et avant lui ses prédécesseurs, Prinzhorn, Tardieu, Simon et autres médecins psychiatres, on ne peut réduire l'art brut à l'art des fous. L'art des fous, ou art psychopathologique des psychiatres est une notion confuse pour au moins deux raisons : d'une part le génie inventif étant l'exception, tous les malades mentaux n'en sont pas dotés et l'art des fous n'est qu'une portion congrue de l'art brut. D'autre part, l'hôpital psychiatrique n'a pas de monopole et l'on trouve l'art brut en bien d'autres lieux. 

  

Pour Dubuffet, toute forme sauvage de création est art brut, où qu'elle se trouve. Il oppose ainsi clairement l'art brut à l'art culturel, reconnu et tamponné par la Culture majuscule comme art académique conforme à des références arbitrairement définies par les pontes de la Culture officielle. 

  

Les termes d'art et d'artistes conviennent d'ailleurs assez mal à des auteurs qui, n'ayant rien appris et tirant tout d'eux-mêmes, sans modèle, sans technique, préfèrent souvent se qualifier de "créateurs" ou attribuer leur création à des forces extérieures qui s'expriment à travers eux en tant que bras armés ou simple exécutants. 

  

Ce qu'on en dit aujourd'hui : 

  

L'art brut n'est pas un art primitif, qui obéit à des codes parfois sophistiqués. 

Souvent exécuté avec maladresse, l'art brut met en œuvre des techniques rudimentaires, sommaires, voire grossières, déclinées en variations infinies. L'art brut est un art modeste qui privilégie par ailleurs l'utilisation de matériaux récupérés. On peut parler d'art de l'urgence et de la pénurie. 

  

Les créateurs d'art brut ne savent pas dessiner, ni sculpter, ils ne maitrisent pas les techniques académiques. C'est la puissance de leur inspiration qui fait la force de leurs œuvres