Photo Philippe Demoule 

Pourquoi les flamants ont-ils déserté cette année (2014) l'étang du Fangassier ? 

 

 

Gaël Hemery (Parc Naturel Régional de Camargue) et Arnaud Béchet (Tour du Valat) 

nous en disent plus sur les raisons de l'installation de la colonie camarguaise sur un autre site. 

  

Dans un article paru le 1er juin 2014 sur le site web du Midi Libre, on apprenait que la seule colonie française de Flamants roses (Phoenicopterus roseus) avait déserté cette année son site habituel camarguais de nidification, un îlot artificiel créé sur l'étang du Fangassier (Bouches-du-Rhône), pour partir s'installer sur un salin appartenant au Groupe Salins situé sur la commune d'Aigues-Mortes (Gard). Selon le journal, ce serait principalement la décision du Parc naturel régional de Camargue d'arrêter des pompes alimentant l'étang en eau de mer qui serait responsable de cet "exode", la nourriture disponible étant devenue insuffisante et le site étant désormais accessible aux prédateurs. 

Gaël Hemery, chef de projet au Parc Naturel Régional de Camargue et responsable de la gestion du site des "étangs et marais des Salins de Camargue", et Arnaud Béchet, docteur en écologie à la Station biologique de la Tour du Valat et spécialiste du Flamant rose, ont répondu à nos questions concernant cette situation. 

  

1- Le Parc Naturel Régional de Camargue serait responsable de la disparition de la colonie de flamants de l'étang du Fangassier en arrêtant les pompes puisant l'eau de mer dans l'étang : est-ce vrai ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : la question est caricaturale. Le Parc Naturel Régional de Camargue est l’un des acteurs de la gestion de ces espaces. Les décisions prises pour la gestion du site des étangs et marais des Salins de Camargue, dont fait partie l’étang du Fangassier, l’ont été  collectivement par le propriétaire (le Conservatoire du Littoral) et les gestionnaires (Parc Naturel Régional de Camargue, Station Biologique de la Tour du Valat et Société Nationale de Protection de la Nature). Le plan de gestion de ce site a notamment été présenté et validé par un comité de gestion réunissant les collectivités locales, les financeurs, l’ensemble des acteurs du  territoire camarguais et la communauté scientifique.  

Les orientations prises visent à : rétablir un fonctionnement hydrologique plus naturel qui passerait notamment par la reconnexion avec les hydrosystèmes des alentours (étang du Vaccarès, mer Méditerranée, canal du Japon);reconstituer des écosystèmes littoraux caractéristiques des lagunes littorales méditerranéennes et des fronts de mer sableux (dunes grises, steppes salées, pelouses);maintenir ou reconstituer la capacité des étangs et lagunes d’accueillir des colonies d’oiseaux aquatiques;mettre en œuvre une gestion adaptée à l’élévation du niveau de la mer, notamment au travers d’un retrait maîtrisé et progressif du trait de côte dans les secteurs soumis à l’érosion;intégrer des problématiques économiques locales, notamment la situation de la ville de Salin-de-Giraud, en veillant à offrir des possibilités de découverte et de diversification économique douces et respectueuses des objectifs du Conservatoire et des autres partenaires de la gestion. 

Le choix de gérer les mouvements d’eau par gravité et non par pompage rendent plus aléatoires les conditions de nidification des Flamants roses. 

  

2- Quel a été le rôle du Conservatoire du Littoral dans cette situation ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : le Conservatoire du Littoral mène une politique foncière en partenariat avec les collectivités territoriales,  de sauvegarde de l’espace littoral  et de respect des sites naturels et de l’équilibre écologique. Cette politique vise à préserver les espaces menacés du littoral. Si l’intervention foncière garantit le caractère naturel du site, la gestion, mise en œuvre avec les partenaires gestionnaires, vise  à valoriser le patrimoine naturel, paysager et culturel, accueillir le public et encadrer activités et usages. En Camargue, le Conservatoire du Littoral est propriétaire de l’étang du Fangassier et des 20 000 hectares qui l’entourent. Il est le garant des grands objectifs de conservation et assure le financement des opérations d’investissement et des travaux. Il donne également le pouvoir de police aux gardes du littoral et délivre les autorisations d’occuper le domaine public pour les activités de chasse, pêche, pâturage et ouverture au public.  

Cet organisme, par ses actions sur l’ensemble du littoral français et dans le cas présent, méditerranéen, met en place un réseau d’espaces naturels apte à satisfaire les  exigences fonctionnelles de plusieurs espèces d’oiseaux : par exemple, plus de 50 % des colonies de laro-limicoles (sternes, goélands, mouettes, limicoles) de l’ensemble du littoral méditerranéen (et jusqu’à 80 % en Languedoc-Roussillon) sont présentes, s’alimentent et se reproduisent sur des sites appartenant au Conservatoire. 

  

3- Cet arrêt des pompes s'inscrirait dans un projet de restauration du caractère naturel de l'étang du Fangassier : pouvez-vous nous en dire plus ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : l’arrêt des pompes est surtout le résultat de la baisse de l’activité salinière à partir du milieu des années 2000. Les salins ont géré cet espace pendant 40 ans en faisant arriver de l’eau de mer dans des lagunes, provoquant une modification de ces écosystèmes. Cela a certes engendré des conditions favorables pour les Flamants roses mais aussi entraîné la disparition de plusieurs centaines d’hectares d’habitats naturels de grande valeur. Cela a également créé des conditions hydrologiques stables, contrairement aux cycles méditerranéens normaux, et provoqué une forte élévation de la salinité des eaux. Même si nous avions voulu conserver les pompes, cela n’était pas réalisable pour des raisons techniques, financières et surtout à cause de la forte érosion littorale que connaît le secteur et qui laisse librement entrer l’eau de mer dans les lagunes. Le retour à des échanges gravitaires est un choix assumé du Conservatoire du Littoral et des gestionnaires du site et permet déjà aujourd’hui le retour à des conditions favorables pour certains groupements végétaux et espèces d’oiseaux au statut de conservation défavorable comme la Fauvette à lunettes (Sylvia conspicillata) (lire Distinguer les Fauvettes grisette, à lunettes et passerinette) et plusieurs limicoles et Laridés. 

  

4- Le départ des flamants de l’étang du Fangassier à cause de ces travaux était-elle prévisible et donc pouvait-il être anticipé ? Fallait-il alors les entreprendre ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : les Flamants roses n’ont pas déserté le site : ils s’y reproduisent tous les ans depuis l’acquisition des terrains par le Conservatoire du Littoral en 2008. Cette année par contre, des conditions hydrologiques exceptionnelles et la spécialisation (présence régulière ?) probable d’un prédateur terrestre ont poussé les flamants à choisir un autre site. Cette situation, bien que déstabilisante pour le grand public, est normale dans un processus de renaturation. Toutefois, des travaux tenant compte du nouveau système hydraulique plus naturel, seront prochainement entrepris sur le site pour améliorer les conditions de nidification du Flamant rose qui reste une espèce emblématique et à laquelle les Camarguais sont attachés. 

 

 

5- L'étang du Fangassier serait aujourd'hui devenu "lugubre"  selon l'article publié le 1er juin 2014 sur le site web du Midi Libre : quel est l'avenir écologique de cet étang? N’y a-t-il pas un risque de pollution lié à la nouvelle alimentation en eau ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : l’étang du Fangassier dans lequel les flamants se reproduisent depuis les années 1970 n’est pas un étang naturel : il s’agit en fait de sansouires (prés salés halophiles) qui ont été arasées et recouvertes d’eau salée dans les années 1960 par le Groupe Salins. Il est logique qu’avec une renaturation du site, cet espace évolue vers une revégétalisation partielle. Celle-ci se fait progressivement en fonction de l’apport d’eau douce et du lessivage du sel vers les points bas. On peut aujourd’hui observer les prémices d’un paysage typique de Camargue. Le qualificatif de "lugubre" est donc pour le moins surprenant car complètement contraire à ce que l’on peut observer sur le site. Quant à la qualité de l’eau, elle est effectivement  préoccupante dans les réseaux de drainage qui entourent le site. Cependant, ce problème concerne l’ensemble des étangs de Camargue, y compris ceux de la réserve de Camargue. Et les solutions doivent être trouvées à l’échelle du bassin versant en concertation, notamment, avec la profession agricole. 

  

6- L'étang du Fangassier pourra-t-il à nouveau à terme accueillir une colonie de flamants dans le futur ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : les Flamants roses ont sans doute bonne mémoire et présentent un fort attachement à l’étang du Fangassier, unique lieu de reproduction en France depuis les années 1970. Il est fort probable qu’ils essaieront de s’y installer de nouveau l’an prochain. D’ici là, des travaux d’aménagement d’un nouvel îlot seront menés dans le cadre d’un programme Européen de restauration des salins et anciens salins de Méditerranée. 

  

7- Ce "déménagement" représente-t-il une menace ou une chance pour les Flamants roses de Camargue ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : le Flamant rose est une espèce longévive (on connaît des flamants de plus de 60 ans en zoo et de près de 40 ans dans la nature, lire Longévité des oiseaux : un flamant serait mort à 83 ans), dont la démographie tolère des reproductions intermittentes. Il  avait autrefois l’habitude d’exploiter des conditions favorables sur plusieurs étangs de Basse Camargue en fonction des conditions hydrologiques. A partir du début du 20ème siècle, l’endiguement de la Camargue a mis fin aux processus sédimentaires qui permettaient le maintien d’îlots naturels favorables à leur reproduction. C’est ce qui a fragilisé la situation des flamants à l’époque et a conduit la Tour du Valat à proposer la construction d’un îlot artificiel sur l’étang du Fangassier, à une époque où cette espèce semblait réellement en danger. Mais aujourd’hui, l’espèce présente un statut de conservation favorable à l’échelle méditerranéenne et ce retour à des conditions environnementales plus aléatoires est une évolution assumée. Le temps est venu de redonner aux flamants leur part de liberté. C’est aussi une façon de gérer les espaces et les espèces en favorisant des conditions environnementales qui ont façonné leurs comportements. Maintenir de telles conditions vise aussi à maintenir la capacité des flamants à s’adapter aux conditions méditerranéennes, un atout face aux changements globaux. Par ailleurs il faut clairement distinguer la présence des flamants en Camargue et leur lieu de nidification : en effet, comme indiqué plus haut, cette espèce est structurée en métapopulation (= ensemble de populations séparées  géographiquement mais entre lesquelles ont lieu de nombreux échanges d’individus) à l’échelle du bassin méditerranéen. Sa présence en Camargue est pérenne et non remise en cause par le déplacement du lieu de reproduction. 

  

8- Comment se déroule la nidification cette année ? Les flamants ont-ils déjà changé de site de nidification dans le delta dans le passé ? Pour quelles raisons ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : depuis les années 1970, c’est la première fois que les flamants nichent ailleurs que sur l’îlot du Fangassier. Auparavant, plusieurs étangs de Basse Camargue étaient régulièrement utilisés par les flamants pour nicher. 

  

9- Quelle est l'évolution de la population camarguaise de Flamants au cours des dernières années ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : la population camarguaise de Flamants roses est stable ou en très légère augmentation. Sur l’ensemble du littoral méditerranéen français, on compte aujourd'hui environ 50 000 oiseaux en été près de 40 000 en hiver contre moins de 10 000 en été et moins de 1 000 en hiver à la fin des années 1960. 

  

10- Le nouveau site de nidification situé dans un salin exploité par le Groupe Salins est-il vraiment favorable aux Flamants roses ? Il s'agirait d'une simple piste... 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : dans le salin d’Aigues-Mortes, les flamants occupent en fait un îlot artificiel construit pour accueillir des goélands et des sternes. Cet îlot ne peut accueillir qu’un millier de couples de flamants. D’autres flamants ont construit des nids sur les digues adjacentes sans que le succès de la reproduction soit encore connu et sur des secteurs beaucoup plus vulnérables à la prédation. 

  

11- Les visiteurs pourront-ils à nouveau observer (de loin) cette colonie ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : ils le peuvent dès à présent, vous pouvez vous renseigner sur le site web du salin d'Aigues-Mortes. 

  

12- Êtes-vous en contact avec le Groupe Salins sur ce sujet ? Est-ce un problème de confier la protection de cette colonie à une société privée ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : les flamants ont niché pendant plus de 30 ans dans les salins près de Salin-de-Giraud. Que cette espèce se reproduise dans des marais salants est logique car elle affectionne ces habitats à la fois pour des raisons d’alimentation mais aussi pour des conditions hydrologiques favorables. Le Groupe Salins a tout intérêt à assurer le succès et la protection des Flamants roses à Aigues-Mortes, notamment pour des raisons d’image. Aujourd’hui, il est essentiel de bien distinguer ce qui relève des enjeux politiques et de conservation. Les Flamants roses ne sont plus menacés et leur présence en Camargue et dans le sud de la France tout au long de l’année ne dépend pas de l’endroit où ils nichent. Le Conservatoire du Littoral et le Groupe Salins ont chacun leur rôle à jouer dans la préservation des zones humides littorales et des habitats qu’affectionne cette espèce, dont il est important de préserver la part de sauvage et de mystère… 

  

13- Les saliniers d'Aigues-Mortes auraient anticipé une éventuelle arrivée de flamants, créant des îlots de nidification, posant de faux flamants et des cages à renards... La fin de la colonie de l'étang du Fangassier était-elle donc envisagée ? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : le salin d’Aigues-Mortes souhaitait favoriser la nidification d’environ un millier de flamants afin de pouvoir agrémenter leur parcours éco-touristique. Ils ont construit un îlot en ce sens, qui n’a pas été occupé par les flamants cette année, ceux-ci ayant préféré un autre îlot dédié aux Laro-limicoles. Par ailleurs, il ne semble pas raisonnable à ce stade de parler de la "fin" de la colonie de l’étang du Fangassier. 

  

14- Existe-t-il d'autres sites potentiellement favorables pouvant accueillir d'autres colonies dans le sud de la France? 

  

Gaël Hemery/Arnaud Béchet : plusieurs lagunes littorales méditerranéennes en France pourraient accueillir la reproduction des flamants roses. Des tentatives ont eu lieu dans les anciens salins d’Hyères (Var) notamment… Mais à ce jour, seules les grandes lagunes salicoles ou non salicoles de Basse Camargue présentent les conditions les plus favorables pour l’espèce. 

 

 

Source : Philippe Berjaud (2014). Les Flamants roses installent leur nid dans le Gard, à Aigues-Mortes. Le Midi Libre. Date : 1er juin 2014