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Vous aimez Boris Vian ? Alors venez découvrir mon dernier roman. Son titre, La mitraterre de monsieur Braphabar. Il est délirant et tendre à la fois. 

  

Adrien, jeune rentier, vit dans son château de Saint-Rémy-en-Bouzemont. Ses amis Lorenzo, son ami d'enfance collectionnateur de tout et de rien, et sa compagne Nymphe, qui vivent également au château lui présentent Amour. C'est le coup de foudre. Mais Amour est atteinte d'un mal étrange, elle ne cesse de rajeunir ! Adrien fait appel à l'ingénieur pour épauler le Toubib en mettant au point une machine à faire vieillir Amour. Ils s'installent tous deux au château. Le Toubib tente d'apprivoiser et réguler la machine à vieillir mise au point par l'ingénieur. Monsieur Braphabar est le chat en chef du château et conseiller d'Adrien. Ses yeux le précèdent d'une bonne cinquantaine de centimètres. Il est en quête d'une mitraterre tropicale à mulode crovertive. Il en trouve une parfois, mais la mulode crovertive est remplacée par une miture hatétoire du plus mauvais effet, ce qui n'est pas du tout satisfaisant. Une histoire d'amour naïve qui va révéler des surprises poignantes autant que extraordinaires. 

 





 

Extraits (chapitres 1, 2, 4, 9, 17, 24) 

 


 

Chapitre 1 

  

Penché sur le miroir de sa chambre, Adrien tentait d’imiter son double qui ajustait le même nœud papillon jazzy que le sien. Un nœud papillon blanc, rayé de rouge et de bleu. Trois alouettes surgirent du miroir dans un bruissement de plumes rousses et tentèrent de prendre leur envol. Deux d’entre elles s’envolèrent par la fenêtre grande ouverte. Adrien attrapa la troisième in extremis et lui pluma le bec rose, et le bec, et le bec, alouette. Adrien remercia chaleureusement le reflet dans le miroir, sans l’aide duquel il n’aurait sans doute pas su ajuster aussi précisément son nœud. D’un geste assuré et précis, il cloua à l’aide d’une fine aiguille d’acier acéré le papillon sur le nœud, craignant que celui-ci ne soit gagné par l’ennui avant la fin de la soirée et ne profite d’un instant d’inattention d’Adrien pour s’envoler à son insu. Une goutte de sang perla, puis roula sur la chemise Rastignac en coton blanc d’Egypte. Sous l’effet conjugué de la chaleur d’un été particulièrement ardent et du réchauffement climatique de la planète, elle coagula instantanément avant même de souiller le col empesé d’un blanc immaculé. Adrien la fit adroitement sauter par terre d’une pichenette, et cette chiquenaude habile impressionna au plus haut point l’alter ego du miroir, qui perdit sa morgue insolente de champion du nouage de papillon, rougit et se liquéfia de honte. Alors, le chemin étant de nouveau libre, les deux alouettes franchirent une seconde fois la fenêtre, en sens contraire, et regagnèrent leur miroir. La troisième alouette, au bec plumé, contrite de s’être ainsi laissé humilier par Adrien rejoignit ses deux congénères dans le miroir qui se referma sur elle. Adrien entendit, derrière le tain, sourdre les quolibets lointains des deux volatiles indemnes, à l’encontre du malheureux zoziau. 

 

 

Chapitre 2 

  

Adrien jeta un œil sur le miroir qui se fissura à peine et sans conséquence fâcheuse car l’œil était mou, pour s’assurer de la parfaite correction de sa tenue vestimentaire. Il portait un pantalon de flanelle gris tomate du plus bel effet tandis que son veston assorti faisait ressortir ses épaules charpentées. Ses chaussures en ragondin vif retourné lui permettaient de garder les pieds au sec, par tous temps. Le ragondin vif présente en effet cet avantage sur le ragondin mort, de garder intactes ses capacités aquatiques, faisant son affaire de l’humidité à laquelle l’heureux détenteur de ces souliers peut se trouver confronté. Un hiver trop rigoureux pourrait toutefois lui être fatal et sa queue geler et tomber, c’est pourquoi s’établit généralement une collaboration fructueuse avec le porteur des chaussures qui lui transmet, par convection naturelle, les calories de ses terminaisons podales, lui apportant sécurité et douce quiétude. Satisfait de sa présentation, Adrien franchit la porte de la chambre et attaqua le long corridor qui, pourtant, ne lui avait absolument rien fait. A l’autre extrémité, après avoir dépassé une kyrielle de chambres disposées de part et d’autre dudit corridor, il descendit le grand escalier majestueux, comme l’avaient fait avant lui tous les membres de la longue lignée qui avaient tenu à conserver dans le giron familial le château qu’avait acquis un lointain aïeul d’origine espagnole, le Prince Paco Y Ibanez De la Toscanica de Ruento da Juanito y Pastonica de Placindo y Viruantè de Retirdo, dont le portrait de lui vieillissant, trônait, majestueux, occupant la place d’honneur dans la grande salle à manger, entre une grande photo pornographique sous verre, et une tête de pilibilus phécambal empaillée, souvenir mémorable d’une chasse à la guibelle sournoise, à laquelle n’aurait pourtant jamais dû se mêler le malchanceux pilibilus qui passait par là sans être convié à la fête, par simple mégarde, son positionneur géothermique à pulsateur érogène déréglé lui ayant fait perdre la direction du point G et emprunter la mauvaise route qui lui fut fatale. 

  

Chapitre 4 

  

Lorenzo vivait au château. C’était un ami d’enfance d’Adrien avec qui il partageait tout. Il vivait avec Nymphe, une superbe créature de vingt quatre ans, si belle et si bien faite qu’elle éclipsait la plupart des femmes qui la croisaient et qui ne soutenaient pas la comparaison. Ainsi bientôt presque toutes éclipsées, le village souffrit vite d’un déficit crucial autant que cruel de gent féminine, ce qui obligea la population masculine à des excès fort regrettables. Une partie dût changer de sexe pour tenter de ramener un certain équilibre au village mais l’opération chirurgicale était couteuse et sans garantie de résultat. D’autres devinrent homosexuels, ce qui n’était pas toujours du goût des mâles en rut, même si certains parmi eux, n’y tenant plus, durent se résoudre à accepter à contrecœur ce qu’ils considéraient comme un piètre ersatz les apaisant en calmant provisoirement leurs ardeurs, mais provocant en eux le trouble et la confusion mentale. Les autres enfin se jetaient lubriquement et sans retenue sur les quelques femmes non éclipsées par Nymphe, qui rapidement, en proie à tous ces abus outranciers, s’épuisèrent, s’anémièrent, y perdirent leur santé, et devinrent bien vite l’ombre de leur ombre, et finalement s’enfuirent du village l’une après l’autre, coupant définitivement les ponts à l’aide d’une machette soigneusement affutée, dans un vacarme épouvantable lorsque ceux-ci s’écroulèrent dans les rivières qu’ils enjambaient, détournant leur cours ce qui provoqua un désordre considérable dans toute la région. Les derniers hommes du village, faute de pouvoir se reproduire quittèrent alors définitivement le village qui devint un village fantôme, occasionnant une gêne insupportable à Adrien, furieux, qui ne pouvait plus se fournir au village en Benson & Hedges, ses cigarettes dorées préférées. 

Nymphe était blonde, d’un jaune miellé flavescent. Son corps était gracile et délicat, élancé et filiforme mais avec ce qu’il faut là où il le faut. Elle dégageait une sensualité païenne et exhalait un parfum naturel envoutant qui fleurait bon l’étupe royale, la tarniane épicée et le licraret sauvage dosés en un mélange subtil qui sublimait l’effluve qu’elle dégageait, emplissant les narines avoisinantes, faisant monter la température de ses congénères mâles jusqu’à faire imploser les plus fragiles d’entre eux qui se dégonflaient alors comme une vulgaire baudruche se répandant sur le sol en une marre de sang coagulé et fumant encore. Une fois par mois, Lorenzo prêtait nymphe à Adrien pour la nuit, afin qu’ils affûtent plus profondément leur connaissance mutuelle et aussi parce Lorenzo espérait ainsi éviter qu’Adrien ne le dépouillât de ce trésor vivant qui emplissait sa vie et dont il ne saurait se passer. Et chaque mois, cette nuit là, Lorenzo courrait jusqu’au milieu de la forêt jouxtant le château, et là, s’agenouillait, prostré dans la mousse et le lichen, et hurlait à la mort tant que la lune était visible. 

 

 

Chapitre 9 

  

L’atelier de l’ingénieur avait été aménagé dans une dépendance abandonnée du château, au fond du parc. Les machines de l’ingénieur étaient si lourdes et volumineuses que les camions les plus puissants n’étaient pas capables de les transporter jusqu’ici. Il avait fallu faire venir des esclaves en provenance de Télonie orientale, un petit pays d’Europe de l’est, sans banques, sans ressources naturelles, sans gaz, sans pétrole, sans uranium, sans rien du tout, qui ne présentait donc aucun intérêt pour quiconque, comptait pour du beurre et dont le monde entier se foutait royalement. On fit venir douze mille Téloniens dans la force de l’âge qui travaillèrent trente six heures par jour, neuf jours par semaine. On fit également venir les femmes des plus jeunes et les filles des plus âgés. Ce pays, ne faisait pas partie de la communauté internationale et de ce fait ne pouvait se prévaloir d’aucun droit, se targuer d’aucune valeur, il n’existait pas aux yeux du monde. Au bout de trois semaines, les machines de l’ingénieur étaient arrivées à bon port. On renvoya les porteurs en Télonie après les avoir rétribués, ce qui ne couta à vrai dire pas grand chose puisque sur les douze mille hommes, seulement vingt sept avaient survécu à ce travail exténuant. Ils repartirent avec leurs femmes et leurs filles, et l’on se partagea les femmes et les filles des morts. 

Adrien avait engagé le jeune ingénieur âgé de trente ans pour mettre au point une machine bien particulière. Adrien produisait chaque soir une dizaine de litres de kératine pure qui provenait de sa chevelure et qu’il stockait dans une solution aqueuse concentrée. Mais elle vieillissait mal. Il en perdait ainsi une quantité non négligeable. Il fallait mettre au point une machine permettant d’empêcher la solution aqueuse de vieillir et de faire perdre ses propriétés à la kératine. La perte était presque de moitié et bien entendu la rentabilité de l’usine de shampoing d’Adrien en était lourdement affectée. 

L’ingénieur avait travaillé d’arrache-pied durant trois ans puis s’était fait appareiller d’une prothèse myoélectrique de dernier cri. Il se servait de son pied aussi bien qu’auparavant. La machine donnait enfin des résultats satisfaisants après des réglages innombrables et une mise au point interminable. Une amitié s’était nouée entre l’ingénieur et Adrien qui, en signe de reconnaissance lui donnait toutes ses croûtes de fromage et ses peaux de saucisson. 

 

 

Chapitre 17 

  

A son retour au château, Adrien monta doucement à l’étage vérifier si Amour avait réussi à s’assoupir durant son absence. Pour ne pas la réveiller, il marcha sur des œufs. Mais c’était des œufs de tortue, beaucoup plus fragiles que les œufs de poule. Il n’y prit pas garde, tant et si bien que les œufs s’écrasèrent sous son poids. Il pataugea dans cette grosse omelette baveuse et entra dans la chambre les souliers jaunis et les pieds trempés. Amour dormait profondément, l’air apaisé, en chien de fusil. La tortue, découvrant l’omelette familiale, poussa des cris d’horreur stridents, pénétrant dans la chambre derrière Adrien, en émettant des grognements agressifs à son encontre, ne laissant subsister aucun doute quant à ses intentions de se venger. Le chien de fusil sauta du lit d’un bond en aboyant et se lança à la poursuite de la tortue qui tourna vite les talons, sans demander son reste. Le fusil, lui, ne quitta pas le lit, la situation ne nécessitant pas le recours à une riposte démesurée. Amour ne s’éveilla pas. Adrien redescendit sur la pointe des pieds qu’il avait pris la précaution de tailler pour l’occasion, dans le hall du château. Le téléphone, campé sur ses jambes l’attendait depuis un bon moment déjà. Il avait un interlocuteur à lui passer et commençait à s’impatienter. Quand il le vît enfin descendre le grand escalier d’honneur, il se sentit soulagé et déclencha enfin sa sonnette mécanique à double grelot de laiton. Le Prince Paco Y Ibanez De la Toscanica de Ruento da Juanito y Pastonica de Placindo y Viruantè de Retirdo souleva une paupière, puis l’autre et se rendormit aussitôt. Adrien décrocha le combiné du téléphone qui se trémoussait d’impatience en faisant de petits bonds pour marquer sa réprobation. C’était l’archiviste de la mairie qui appelait. Un paysan qui exploitait une partie des terres du château avait découvert par hasard un coffre en cuir de bribasse charnue dans une grotte située au cœur de la forêt tropicale jouxtant le château. Il l’avait apporté aux autorités publiques, comme le stipulait le Tome II, Titre IV, Chapitre XXI, Sous-chapitre VII, Section III, Paragraphe XI, Alinéa II de la Loi du Nouveau Code Ancien Bientôt Rénové de Comportement Citoyen, dans son édition la plus récente, — à reliure en veau avec les plats en bois marquetés, à couverture en velours de Gênes rebrodé d'or et d'argent, cerclée de cuivre et garnie de fermoirs finement ouvragés, de clous polis et de plaques d'ivoire sculptées, à couture sur nerf et tranchefiles cousues à même le dos — qui lui en faisait obligation. 

Le fonctionnaire préposé à l’Inventaire avait ouvert le coffre qui fleurait encore un peu, malgré le temps, la bribasse charnue décharnée et mis à jour son contenu. Il n’y avait là rien que des papiers de peu de valeur, sans intérêt pour le Trésor public. Il diligenta alors deux ronds-de-cuir gardechiourmesques restituteurs assermentés, pour replacer le coffre à son emplacement initial, au fond de la grotte. L’archiviste demandait à Adrien de passer à son bureau au plus vite pour signer le bon de restitution de son bien. 

Adrien tira la chevillette et la bobinette chut. Un huissier en tenue d’apparat, bonnet à poils d’ours du Sahara, tunique rouge cornichon et cuissardes en peau de sardine sauvage vint lui ouvrir la porte. 

  

— Citoyen Châtelain, le Citoyen Archiviste vous attend dans son bureau, marmonna le poilu. 

  

Il tourna trois fois sur lui-même, claqua le sol de ses deux talons, mit le feu aux poils de son bonnet et conduisit Adrien jusqu’au bureau de l’archiviste, lui ouvrant la porte afin qu’il y pénètre. Après un dernier claquage de sardines, il alla voir le Grand intendant pour qu’il lui signe un bon de délivrance d’un nouveau bonnet à poils pour aller accueillir un autre visiteur. 

  

Assis sur un fauteuil spécialement rembourré par un tapissier de talent dans le seul but de ménager son souffreteux anus hémorroïdaire, le fonctionnaire était penché sur son bureau en Plexifume glacé. Posé sur un sous-main recouvert de peau de cygne prémonitoire reposait une photo de sa fille ainée en train de fouetter un subalterne entièrement nu, mis en disponibilité prolongée pour être venu travailler un jour férié. L’archiviste ouvrit un tiroir auquel il était le seul à pouvoir accéder à l’aide d’une petite clé chromée suspendue à un lacet noué autour de son cou. On y pouvait trouver pêle-mêle, une flasque de cognac en métal argenté, une revue pornographique et des liasses de billets de banque provenant de pots-de-vin qu’il percevait en échange d’un coup de tampon officiel apposé là où il n’aurait jamais dû apparaître. Le maigrichon gratte-papier plumitif en sortit un registre crasseux dans lequel il consignait avec méthode les restitutions auxquelles il procédait, à l’aide d’une plume d’ornithorynque trempée dans un sang d’encre. Vêtu d’un costume étriqué qui accentuait encore sa silhouette de maigriot chétif, d’une chemise à plastron empesé de talc, il ressemblait à une sauterelle anorexique, ou peut-être un avorton dénutri. Il n’inspirait pas l’amour, n’attirant pas les hommes, ne tirant pas les femmes. Un fonctionnaire formaté pour l’avancement. De son œil droit il observait fixement Adrien tandis que son œil gauche tentait, mais n’y parvenait pas tout à fait, de scruter son oreille bâbord. Son strabisme divergent n’améliorait pas son image de marque. 

  

— Encore un fervent adepte de Jean-Paul Sartre, se dit Adrien en sourdine. 

  

Le fonctionnaire entreprit de justifier la formalité. 

  

— Voyez-vous, Monsieur, nous sommes tenus de noter dans un registre le détail des biens que l’on nous apporte de manière à assurer une restitution à leur propriétaire s’il n’est pas procédé à une confiscation desdits biens. Vous devrez, lors de la restitution, signer le registre si tous les biens notés vous sont restitués. 

  

— Mais je n’étais pas là lorsque vous avez notés les objets sur ce registre, qui me dit que vous avez tout noté ? S’enquit Adrien. 

  

— Personne Monsieur, répondit le fonctionnaire. 

  

— Mais alors… 

  

— Je suis assermenté, Monsieur, donc ce que je dis est vrai, c’est tout. Désirez-vous entamer une procédure judiciaire à mon encontre, Monsieur ? 

  

— Pas le moins du monde, je vous assure. Ce n’était là qu’une manière de dire quelque chose, bredouilla Adrien. 

  

— Très bien alors, Monsieur. D’autres ont essayé. Ils ont eu de sérieux problèmes. Il ne faut pas jouer avec cela. C’est un conseil que je vous donne, croyez-moi, Monsieur. 

Il reprit aussitôt : 

  

— Vous pouvez aller récupérer votre bien. Vous trouverez sur place deux ronds-de-cuir gardechiourmesques que j’ai dépêchés. Vous ferez l’inventaire avec eux et vous signerez le registre. Au revoir Monsieur, dit le jean-foutre sur un ton de crécelle. 

 

 

Chapitre 24 

 

 

Engoncé dans son cadre doré montrant des signes de délabrement et de décrépitude de plus en plus inquiétants, le Prince s’ennuyait à mourir mais c’était là une éventualité bien extravagante puisqu’il était mort depuis déjà fort longtemps. Lorsque la grande salle à manger du château était désertée, il se repassait en boucle dans sa tête le film de sa vie, en noir et blanc, car le cinémascope couleur n’existait pas encore au dix huitième siècle. Parfois, un coléoptère aquatique envahissant voletait autour du cadre, tourbillonnait en vrille et bourdonnait à l’envi, émettant une stridulation et un frottement d’élytres insupportables. Eminemment agacé, le Prince lançait alors un bras rageur à l’extérieur du cadre, dans la salle à manger. Sa main courroucée se refermait comme un piège sur le misérable insecte. Approchant son poing serré tout près de ses lèvres, il gobait la bestiole à l’intérieur de sa bouche, l’écrasait entre deux molaires plombées dans un bruit sinistre de craquement cartilagineux, et finalement la recrachait d’une puissante et précise giclée virile, précisément au centre de la pièce, prenant un air dégouté mais transpirant une satisfaction non feinte. Le Prince Paco Y Ibanez De la Toscanica de Ruento da Juanito y Pastonica de Placindo y Viruantè de Retirdo était autrefois un chaud lapin. Il avait consacré la majeure partie de sa vie à trousser des jupons, de jeunes, de vieilles, de jolies, de moches, de grasses, de maigres, de blanches, de noires, de jaunes et de bleues, de valides, d’handicapées et même de quelques Écossais et d’un prêtre traditionaliste en soutane, collet monté et crucifigue de Barbarie. Quand il les eut tous troussés, il s’en prit aux bonnes sœurs à cornette, et même aux pommes de terre en robe des champs. A quatre-vingt-deux ans, il culbutait encore quelques soubrettes au château. A cent trois ans, il poursuivait Adrienne, la vieille cuisinière, de ses assiduités coupables. A cent vingt-sept ans, encore vert, il se débrouillait tout seul. Il mourut en 1798, à l’âge de cent quarante et un ans, des suites d’une blennorragie mal soignée, attrapée au bordel du coin de la rue des Fantasques. A cette époque les médecins vous faisaient avaler des mixtures à la poudre de Perlimpinpin, et dans les cas les plus graves, pratiquaient joyeusement des saignées qui vous guérissaient généralement définitivement de la vie. Depuis deux cent quinze ans donc, il bavait un peu, confiné dans son cadre déglingué, en regardant passer les femmes du château, comme les vaches regardent passer les trains. 

  

Philippe Demoule