Dans une première période, double modeste et frère de création de Jean Dubuffet, il sera associé aux manifestations de l'art brut. Mais sa fréquentation, à ses débuts, d'artistes professionnels, sa volonté d'imiter Picasso, sa correspondance suivie avec des personnalités du monde littéraire et ses nombreuses publications le feront se retirer ensuite du cœur des collections. Son succès commercial tardif, et surtout posthume, achèvera enfin le malentendu qui aujourd'hui encore empêche la critique d'être vraiment lucide à son propos. 

Bogosav Zivkovic 

  

Avec Maisonneuve, Juva, Salingardes ou le prisonnier de Bâle, d'autres marginaux autodidactes entreront dans les collections de l'art brut, comme les sculpteurs ruraux Xavier Parguey, Pierre Jain, le Serbe Bogosav Zivkovic ou Emile Ratier. C'est à cette famille d'auteurs que se rattache aussi le cas limite de Gaston Chaissac, peintre chroniqueur légendaire au statut indéfinissable. Psychiquement "borderline", homme-enfant de l'aveu même de sa femme Camille, institutrice, Chaissac qualifiait son art de "peinture rustique moderne".  

Xavier Parguey 

Scottie Wilson 

  

Tout un monde de canards, grenouilles, oiseaux, poissons, mais aussi de forteresses inquiétantes, masques et totems, puis de villes enchantées, arbres de vie et villages de paix, va sortir de ce graphisme très simple, d'abord à l'encre noire, puis dans toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Scottie aura de nombreuses expositions au Canada et en Angleterre, mais il préfère vendre ses pièces quelques sous aux passants, ou les montrer en spectacle, avec de la musique, dans un vieil autobus ou un hall de cinéma. 

Ne sachant pas peindre, Lesage utilisait un pinceau par couleur et déroulant sa toile à mesure, travaillait en ligne. Persuadé d'être la réincarnation d'un peintre égyptien, il réalisera plus de 700 tableaux, et se livrera même à une expérience de peinture dans l'obscurité totale, concluant, devant son échec, que son "esprit guide" n'aime pas le noir ! 

 


 

Troisième source de l'art brut : Marginaux et excentriques 

  

Des excentriques autodidactes, troisième source de l'art brut, un des meilleurs exemples est Louis Freeman, dit Scottie Wilson, poète illettré dont le monde graphique inépuisable est né à Toronto en 1935, à partir de quelques hachures sur un bout de carton avec un vieux stylo surnommé le Bulldog. 

Guidé par les esprits, il achète alors des fournitures pour artistes et se fait livrer une toile trop grande - 3 x 3 m -, qu'il met un an à recouvrir d'une prolifération de signes suivant divers axes de symétrie. 

Joseph Crépin 

 

 

Plus connu est celui d'Augustin Lesage, qui en 1911, à 34 ans, entendit au fond de la mine une voix lui dire : "Un jour tu seras peintre!". 

Tout est symbolique dans l'art d'Aloïse où les personnages portent des masques 

aux orbites vides, comme sur scène, et où les seins des femmes sont des roses. 

 


 

Deuxième source de l'art brut : l'art médiumnique 

  

Les surréalistes s'étaient intéressés à la médiumnité avant tout sous l'angle littéraire - écriture automatique, transe verbale, auto-hypnose -, ce sont les "médiums dessinateurs" qui fascinent Dubuffet. 

  

D'abord par l'exemple qu'ils donnent d'une posture passive où l'individu réceptif s'entraîne à laisser venir à soi les images ou les messages, comme une apparition - il fera usage lui-même de cette attitude dans son travail; ensuite par leur façon de se situer au carrefour entre le dessin et l'écriture, le griffonnage et la figuration, ambivalence mentale très familière au peintre-écrivain, déchiffreur de hiéroglyphes, qu'était Dubuffet. 

  

Le premier cas d'art médiumnique "brut" découvert par Dubuffet est celui de Crépin, rencontré à une exposition deux ans avant sa mort.  

Première source de l'art brut : l'art asilaire 

  

Bousculant le point de vue des psychiatres et des surréalistes, l'art brut des origines regroupe donc trois sources, sans faire de différence entre fous et bien portants : l'art asilaire, l'art médiumnique et l'art de certains marginaux inspirés. 

  

A lui seul, l'art des malades mentaux occupe la moitié des collections. 

  

Wölfli y tient une place de choix, avec "Heinrich Anton M.", "Auguste", Guillaume" et "Aloïse". 

Au temps de Dubuffet on ne donnait que le prénom des malades. Hormis Wöfli, tous, nés entre 1865 et 1893, ont commencé à s'exprimer dans l'entre-deux-guerres, certains clandestinement, d'autres presque avec un statut d'artisan ou d'artiste, et disposant d'une marge de liberté étonnante dans les asiles d'avant 1952 - date de l'introduction des premiers neuroleptiques -, bien avant les balbutiements de l'ergothérapie et de l'art-thérapie. 

  

De tous ces créateurs schizophrènes, le cas le plus émouvant est celui d'Aloïse, institutrice suisse, mystique et pacifiste, internée à Céry près de Lausanne en 1918, puis à Gimel à la clinique de la Rosière. 

  

Cette fille de postier alcoolique, très sensible et rêvant d'opéra, réalisera jusqu'aux derniers mois de sa vie une œuvre immense, toute de sensualité refoulée. 

  

Aloïse se cachait dans les toilettes pour dessiner, souvent recto verso, sur des papiers récupérés qu'elle cousait ensemble afin de disposer d'une plus grande surface d'expression. Certains de ses tableaux, racontant la saga délirante des grandes amoureuses trahies de l'Histoire, ont jusqu'à 14 m de long. 

  

Elle devait mourir de chagrin, le 5 avril 1964, victime des maladresses d'une ergothérapeute qui avait voulu lui imposer sa discipline dans son unique espace de liberté : la création.